L’éducation somatique ou revenir à soi… À la santé

Est-ce que c’est ton Feldenkrais qui t’a fait grandir me demande une amie au téléphone? (je ne réponds pas, car je ne suis pas certaine de bien comprendre). Alors, elle continue. Hier soir,

avant de me quitter, tu m’as prise dans tes bras pour me remercier de la soirée. Dans ton étreinte amicale, j’ai ressenti quelque chose de différent. Dans ta façon d’être. Dans la présence de ton corps. C’est pour ça que je t’appelle ce matin. Pour te dire. C’est comme si tu avais grandi de quelques pouces. Je ne sais pas. Difficile à expliquer, à mettre en mots. Une sensation de grandeur et de force. Je ne sens plus la femme brisée, fragile des dernières années.

Je dépose le téléphone. Dis à mon Homme, vite, vite, je veux voir si j’ai grandi. Le dos au mur. Mon Homme avec le ruban. Impatiente, j’attends le verdict. Aurais-je enfin atteint mes 5 pieds 6 pouces que je rêve depuis jeune fille ? Et bien, non. À 53 ans, je suis toujours avec mes 5 pieds 4 pouces et demi ! Alors, qu’est-ce que mon amie a ressenti lorsque je l’ai prise dans mes bras ?

C’est une histoire à raconter. Histoire écrite par mon corps. Histoire de chutes. Histoire qui bouge. Un passage de vie. Entre 2002 à 2009. Je suis – tombée – plusieurs fois. Dépression. Perte d’un emploi aimé. Divorce. Hémorragie cérébrale. Sclérose en plaques. Chocs après chocs. Les ressorts usés. Le corps endolori. En déséquilibre. Fatiguée. Le murmure du souffle. Mon corps. Ennemi. Traître.

En octobre 2009. Une autre chute. 3e poussée de sclérose en plaques. Et c’est aussi à cette même période que je rencontre l’inattendu. Le sol. Mais dans une version différente de mes chutes précédentes.

Plateau Mont-Royal. Après-midi. Un local inconnu. Je ne connais personne. On m’invite à m’allonger sur un tapis. Qu’est-ce que je fais là ? J’ai froid. Je suis si fatiguée. Les minutes passent. La voix chaleureuse de Marie-Ève¸ praticienne de la méthode Feldenkrais, se fait entendre.

Et commence, le début d’un voyage intérieur. Elle nous guide des mouvements. Lents. Parfois simples. Parfois inhabituels. Des pauses. Insécurité. Qu’est-ce que je dois faire ? Faut que je bouge ? Et on continue l’exploration d’un mouvement. Nouvelles variations. Encore des pauses. Des questions. Dans quelle partie de votre corps, vous sentez votre respiration et comment se fait-elle ? – (eeee… je ne sais même pas si je respire, me dis-je)- Comment se dépose votre corps au sol ? (je ne sais pas, j’ai mal, tellement mal) Sentez-vous une différence entre le côté droit et le gauche ? Restez dans le confort. Faites le minimum. N’allez pas dans la douleur (j’ai pas besoin d’y aller, j’y suis tout le temps depuis ces dernières semaines).

Une autre pause. Je ne sais plus dans quel monde je suis. (hum… quelque chose se passe dans le dos… une différence entre le début et maintenant). Le monde hostile dans lequel je baigne ces dernières années a perdu – l’espace d’un instant – ses repères. Je suis un peu plus calme. Étonnée. Tiens, je sens un petit gonflement dans mon ventre (je respire, moi ?). Ça bouge à l’intérieur de moi. Je ne suis pas morte. J’avais juste oublié que j’étais en vie…Encore de la vie dans mon paysage intérieur. Dans mon corps fatigué.

Et à un certain moment. Quand ? Je ne sais plus. Vers la fin de la leçon. Un cri intérieur. Un cri du corps. Dans mon corps inhabité depuis si longtemps. Ce corps en continuel duel. Pour la première fois, depuis tant d’années, ressentir des petites sensations qui font du bien. Petites, à peine perceptibles. Elles sont là. Mon corps a dit – oui -.

C’est ainsi, par un après-midi d’octobre 2009, allongée au sol, que l’éducation somatique est entrée dans ma vie. La méthode Feldenkrais.

Et je suis retournée. Pèlerinage au pays des sensations, des perceptions, de la conscience dans un territoire complètement inconnu, mon corps.

Only human beings have come to a point where they no longer know why they exist. They have forgotten the secret knowledge of their bodies, their senses, their dreams1. (Lame Deer & Richard Erdoes, Seeker of visions, New York, 1972, p. 157)

C’était tellement fort. Ce désir de m’allonger au sol, la voix de Marie-Ève. Malgré la fatigue, les douleurs, les pertes d’équilibre, la longue durée du trajet en transport en commun. Semaine après semaine. J’y retournais. Sur la pointe des pieds. Allongée mes fragilités. Quelques vertèbres ici et là. Mes talons. Ma tête. Elle était là, mais comme sur un clou. La nuque d’une telle raideur. Les mâchoires serrées. Rien ne lâchait. En suspension sur le matelas. J’avais peur du plancher. Le soutien, ça n’existait pas.

"Single Confused Multitude", 2012. Habiba Nathoo

« Single Confused Multitude », 2012. Habiba Nathoo

Et puis, après plusieurs leçons, sentir mon corps qui se déliait. Un commencement. Un CD de la méthode Feldenkrais que j’ai acheté. Etchez-moi, seule dans mon intimité, je continuais ma recherche, mon apprentissage. Il y a eu des moments de répétition du même mouvement. Je ne savais pas pourquoi. Des mois de roulades. Du dos à sur le côté. À sur le ventre. Et un jour. Un sourire est apparu. Et j’ai continué à bouger. À rouler. Après le 4 pattes de mon salon à la cuisine. J’ai réappris à être une enfant. Une petite fille. Mon corps cherchait des bouts perdus de sa petite enfance. Et un jour, le plaisir est venu. Comme ça. Sans le rechercher. Il est venu à moi, dans moi. Et à tous les jours, le mouvement. J’étais une assoiffée d’apprendre à bouger différemment.

Le sol est devenu mon ami imaginaire. Toujours là, juste pour moi. Avec lui, j’ai appris à me donner de la douceur. En lenteur, j’ai apprivoisé l’abandon. Le soutien du sol. Un soutien que j’ai appris à intérioriser. Et qui m’a appris à me repousser. Puis à aller vers l’espace, vers l’autre, vers toutes mes possibilités.

Exploratrice de ma géographie corporelle. À la recherche des parties manquantes de moi, des espaces à défricher. Des barrages qui cèdent peu à peu à la gravité. Des limites apprivoisées. Les pieds ont commencé à embrasser le plancher du talon aux orteils. Les chevilles qui s’assouplissent. Les genoux qui débloquent. Les articulations de la hanche qui s’ouvrent. La colonne vertébrale qui devient vague. La cage thoracique, tel un accordéon, qui s’ouvre et se ferme. Libre. Des omoplates qui s’approchent, s’éloignent de la colonne au gré du mouvement. Des épaules qui se déposent. Un squelette qui danse. Des muscles qui retrouvent leurs fonctions. De la contraction à la détente.

Une respiration qui voyage. En avant, en arrière, sur les côtés, de haut en bas. Et plus je respire. Plus, je prends l’espace autour de moi. J’habite mon corps. J’habite mon environnement. Une force tranquille s’installe. Le plein de la vie.

Voyageuse de l’intérieur. Sans cesse, je deviens, une interrogatrice attentive de ce qui bouge de l’intérieur à l’extérieur. Curieuse de ce qui est, de ce qui n’est pas et du peut-être. Par le mouvement conscient, je me suis mise au monde. Une deuxième fois.

Mon corps avait plié sous les traumas, la maladie, l’insécurité, les frustrations, les peurs. Mais inconsciemment, je sentais… – qu’il y avait quelque chose d’autre dans la vie –. Je me souviens lors des jours sombres. Les mots de Leonard Cohen : There is a crack, a crack in everything. That’s how the light gets in2. Une résonnance lointaine. Un fragile lien pour tenter de trouver un sens à ces passages difficiles.
Petit à petit, avec beaucoup de patience, beaucoup de respect et de compassion, je suis devenue sculptrice de ma chair. Sculptrice de mon humanité. L’argile de mon corps, qui s’était emmuré dans des habitudes de la vie, a repris sa forme par la prise de conscience du mouvement. Ce n’est pas seulement mon corps qui bouge. C’est ma vie, mes émotions, ces humains qui m’accompagnent au gré des moments de la vie.

Un voyage qui a commencé, il y a maintenant 4 ans en groupe puis en cours individuel. Une conversation intime avec toutes les parties de mon être – corps – cœur – esprit -. En 2009, je croyais que l’histoire écrite avec mon corps avait mis son point final. C’était avant ma rencontre avec l’éducation somatique, et plus spécifiquement pour moi, la méthode Feldenkrais. Et si j’ai pu approfondir ma qualité d’être avec moi, avec mon corps, à retrouver des sensations nouvelles, à écouter de l’intérieur, à trouver un sens à la maladie, pour aller à l’essence ma vie, c’est qu’un nouveau chemin s’est ouvert. C’est à ce moment que j’ai intégré une formation en prise de conscience par le mouvement avec l’École Québécoise de formation en éducation somatique (ÉQFÉS), basée sur la méthode FeldenkraisMD. Un voyage de deux ans (450 heures). Dans la conscience. Dans le mouvement.

Un long chemin. Une réparation fondamentale de mon être. Un processus toujours sur la voie. Une histoire à suivre.

Et pour répondre à mon amie. Est-ce que c’est ton Feldenkrais qui t’a fait grandir ? 

Oui. Avec toutes ces mouvances, ces libertés et ces choix dans le mouvement conscient, ces nouveaux espaces créés à l’intérieur de moi, oui, j’ai grandi. Je me suis allongée de l’intérieur. Et heureuse avec mes 5 pieds, 4 pouces et demi !

Article rédigé par Christiane Martin. Illustré par Habiba Nathoo : http://www.habibanathoo.com/

1 traduction libre : Seuls les êtres humains sont arrivés au point où ils ne savent plus pourquoi ils existent. Ils ont oublié la connaissance secrète de leur corps, leurs sens, leurs rêves.
2 Anthem titre de la chanson de Leonard Cohen. Traduction libre : Il y a une fissure, une fissure dans tout. C’est pour que la lumière puisse s’y insérer.

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